"Nosophoros" : celui qui apporte la peste

En 1922, Friedrich-Wilhelm Murnau adapte le Dracula de Bram Stoker, beaucoup fidèlement que ne le fera plus tard Tod Browning. On trouve, par exemple, chez Murnau le déménagement – dont les motivations restent d’ailleurs assez obscures – du comte Dracula de sa Transylvanie natale à Londres avec ses cercueils pleins de terre et grouillant de rats, tandis que le personnage du vieux marchand interné introduit les correspondances troublantes existant entre le vampirisme et le monde des fous. En fait, Murnau, pour économiser les droits d’auteur, change le nom du vampire, le nommant Nosferatu, et ignore magnifiquement dans son générique le nom du romancier. Ainsi, plusieurs éléments du texte de Bram Stoker ont été modifiés par le scénariste du film, Henrik Galeen : le titre, tout d'abord, mais aussi le nom des personnages, ("Dracula" devient "Orlock", "Jonathan Harker" se prénome "Waldemar Hutter", "Mina Murray" est "Ellen Hutter", "Renfield" s'appelle "Knock", etc). Florence Stoker, épouse de ce dernier, attaque alors une première fois en 1925 le cinéaste et la société de production Prana Film en justice et Murnau est effectivement condamné comme plagiaire au bout de trois années de procès. L’arrêté du jugement ordonne même la destruction totale du film, y compris ses négatifs, ce qui sera exécuté en 1929. Fort heureusement, en 1930, on retrouve une grande quantité de copies américaines sous le titre de "Nosferatu The Vampire" que Universal Pictures, ayant acquis officiellement les droits du roman "Dracula" et de toutes ses adaptations, s'empressa néanmoins de faire disparaître. Il semblait donc que ce film, comme tant d'autres, avait définitivement disparu en dépit des efforts de quelques cinéphiles pour le soustraire aux décisions de loi. Il fallut attendre le décès de Florence Stoker, en 1937, pour voir réapparaître plusieurs copies du Nosferatu, sans doute cachées en Allemagne, en Angleterre et aux Etats-Unis. Actuellement, une seule copie 35mm est disponible en France...

Outre quelques excellentes images (l’ombre gigantesque de Nosferatu s’étendant sur la ville, l'anomalie génétique du vampire qui le rend sensible à la lumière du jour) ou idées de scénario (Nosferatu amène avec lui la peste, juste terreur de l’époque évoquée), le film jouit aussi d’une interprétation extraordinaire à laquelle le générique ne rend pas justice. Mais c'est surtout le traitement stylistique de Murnau, qui diffère de beaucoup avec le roman, qui fait de ce film un chef-d'oeuvre de l'expressionnisme allemand : là où le Dracula de Stoker est élégant, affable, raffiné et doté d'un charme mystérieux, le Nosferatu de Murnau est pâle et décharné, bestial, abrupte, malsain et obnubilé. Ainsi, l’image de ce vampire d’une maigreur et d’une blancheur effrayante s’inscrit dans le réalisme des décors (en particulier le château de Nosferatu, expression de son âme ténébreuse) tandis que les effets d’éclairage sont remplacés par la poésie d’une composition mortuaire se substituant à tous les effets venus des autres arts, les mouvements d’appareil rythmant la symphonie filmique, dépassant les genres, les esthétiques et les écoles. De fait, l’apport de Murnau à l’art de la mise en scène est aussi décisif que celui de Griffith surtout dans le domaine de la narration et de la gestion de l’espace. Cette cohérence du récit filmique, et notamment de la motivation qui anime les personnages, est l'une des caractéristiques fondamentales de l'expressionnisme au cinéma.

D'un point de vue plus technique, Murnau fait un usage parcimonieux mais efficace des effets spéciaux : les mouvements accélérés du serviteur d'Orlock, la disparition de la diligence fantôme, les apparitions du comte, comme surgi de nulle part, et l'utilisation de l'image en négatif qui noircit le ciel et blanchit le paysage. Par ailleurs, Nosferatu ne fut pas un film en noir et blanc au sens strict : des copies originales retrouvées intactes ont permis de certifier que Murnau avait réalisé sa "symphonie de l'horreur" selon les axes nocturne et diurne. Les scènes de nuit avaient une teinte bleutée ; les scènes de jour, une teinte sépia. C'est sous cette forme que l'on peut le découvrir lors des projections du ciné-concert du Quatuor Prima Vista. Enfin, Nosferatu étant un film muet, il utilise bien entendu des inter-titres pour communiquer au spectateur quelques informations importantes. On peut les classer en trois catégories distinctes : le texte d'un narrateur omniscient, équivalent de la voix-off, qui est présenté à l'aide de cartes blanches ; les documents produits ou lus par les personnages du film, (journal intime, correspondances ou publications), qui sont également présentés à l'aide d'inter-titres – ce en quoi le film respecte la structure narrative du roman qui évolue au gré des textes écrits ou enregistrés sur rouleaux pas les personnages principaux (Jonathan, Mina et Van Helsing) ; enfin, l'inter-titre traditionnel du cinéma muet, (le dialogue), qui n'est, cependant, que très peu utilisé. On ne peut parler des inter-titres dans Nosferatu sans évoquer l'un des cartons les plus célèbres du cinéma muet : «
Et quand il eut passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre », sublime appel à l'imaginaire qui fascina des générations de cinéphiles. Quintessence du romantisme allemand, ce carton d'une intense suggestion poétique allie, dans ce passage de l'autre côté du miroir, l'allégorie de la mort à celle de la parabole sur le cinéma.